Froide soirée d'hiver. Dans leur petit deux pièces d'un bloc de la périphérie, ils ont branché les réchauds électriques. Le chauffage central ne suffisait plus. Quand les enfants se lèvent pour aller à l'école, c'est à qui sera le premier dans la salle de bains, à cause des conduits de chauffage, c'est là qu'il fait le plus chaud. En faisant couler de l'eau dans la baignoire, la vapeur monte et c'est presque comme une étuve. Ils en étoufferaient presque. Déjà que la gazinière est allumée dans la cuisine du matin jusqu'au soir. Ils se sont mis aux réchauds électriques. Ça revient plus cher, mais au moins ça chauffe un peu l'appartement.
Les enfants dorment, le chien ronfle sur le petit tapis de l'étroit couloir, le père n'est pas encore rentré. Appuyée au garde-manger dans la pénombre de la cuisine, Ada regarde le ciel hivernal à travers les cristaux de givre. Tantôt le réfrigérateur gronde, tantôt un silence profond. Il y a bien longtemps qu'elle n'avait pas vu de cristaux de givre. Probablement depuis l'enfance, à l'époque où toute la famille, le père, la mère et les trois enfants, se partageaient une pièce unique dans une baraque pour ouvriers. En soufflant, ou du bout du doigt on pouvait faire des petits trous dans le givre. Le froid frappait de tous côtés contre la maison de bois. Le poêle chauffait et au fond de leur tanière sa soeur et elle harcelaient le petit frère. Il lui fallait de l'endurance car maman lui mettait toujours les vêtements de ses soeurs. Dans son petit manteau de fille boutonné sur deux rangées, il s'asseyait sur les marches et mangeait son goûter à la cuiller dans une écuelle en métal. Maman voulait tellement fortifier son gars, qu'avant de le mettre au lit elle le bourrait de fromage blanc, au point que le lendemain matin, il se réveillait avec une tête de hamster, les joues encore pleines.